En contraignant les universités à relever drastiquement les droits d’inscription des étudiants étrangers non communautaires, le gouvernement français compromet durablement l’avenir de nombreux secteurs de la recherche française. L’économie du développement figure parmi les disciplines les plus directement menacées.
Rappelons brièvement les faits. En 2019, sous l’impulsion de la ministre Frédérique Vidal, le gouvernement lançait le plan « Bienvenue en France » destiné aux étudiants internationaux. L’ambition affichée était claire : accroitre de plus de 50% le nombre d’étudiants étrangers accueillis en France d’ici à 2027, notamment en facilitant les procédures de visa et en améliorant les conditions d’accueil dans les établissements d’enseignement supérieur. En contrepartie, le gouvernement instaurait des droits d’inscription différenciés pour les étudiants extra-communautaires, portés pour l’année universitaire 2026-2027 à 2 895 € en licence et à 3 941 € en master. À titre de comparaison, les étudiants français et ressortissants de l’Union européenne ne s’acquitteront que de 178 € en licence et de 254 € en master. Initialement envisagée, l’extension de ces droits différenciés au doctorat avait finalement été abandonnée face à la forte mobilisation de la communauté universitaire.
Dans les faits, ces droits majorés ont rarement été appliqués, la plupart des universités ayant choisi de recourir aux possibilités d’exonération prévues par les textes. Toutefois, la dégradation continue de la situation financière des établissements conduit désormais certains d’entre eux à appliquer ces tarifs à l’ensemble des étudiants non communautaires. C’est dans ce contexte que Philippe Baptiste, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, a annoncé fin avril une limitation progressive des exonérations accordées par les universités. Le projet de décret présenté au CNESER le 12 mai prévoit ainsi de plafonner la part des étudiants extra-communautaires exonérés à 30% en 2026, 25% en 2027, puis 20% à partir de 2028. Or les universités françaises accueillent aujourd’hui environ 140 000 étudiants extra-communautaires inscrits en licence et en master.
Les critiques adressées à cette réforme sont nombreuses et légitimes. Beaucoup y voient le prélude à une augmentation généralisée des frais d’inscription pour l’ensemble des étudiants, quelle que soit leur nationalité. D’autres s’inquiètent, à juste titre, de l’aggravation des difficultés matérielles auxquelles une population étudiante déjà largement précarisée se trouve confrontée. Nombreux sont également ceux qui regrettent la remise en cause d’un modèle universitaire fondé sur des principes d’universalité, d’ouverture et d’accueil. Enfin, d’un point de vue économique, il est pour le moins paradoxal de prétendre renforcer la demande de formation dans l’enseignement supérieur français par l’augmentation de son prix, sans donner aux universités les moyens d’améliorer effectivement les conditions d’accueil et de formation des étudiants concernés. En Finlande et en Allemagne, les augmentations de frais d’inscriptions pour les étrangers se sont traduites par une baisse des effectifs d’étudiants étrangers, en particulier ceux venus d’Afrique et d’Asie (Vortisch 2024, Mathis, Karhunen & Desjardins 2025).
L’AFEDEV partage pleinement ces préoccupations. Elle souhaite toutefois alerter plus spécifiquement les décideurs publics et l’opinion sur les conséquences particulièrement graves que cette réforme ferait peser sur la recherche française en économie du développement. Plus de la moitié des doctorants de notre discipline sont originaires de pays à revenus faibles ou intermédiaires. Leur apport est essentiel. Par leurs compétences académiques, leur connaissance concrète des réalités du développement et la diversité des perspectives qu’ils apportent, ils contribuent de manière décisive à la qualité et au rayonnement international de la recherche française. Leur insertion professionnelle après le doctorat témoigne d’ailleurs de l’excellence de ces parcours. Beaucoup occupent ensuite des fonctions importantes au sein d’institutions internationales, régionales ou nationales, contribuant ainsi à la présence et à l’influence scientifiques françaises bien au-delà de ce que la France pourrait assurer seule.
Certes, les doctorants demeurent pour l’instant exclus du dispositif de droits différenciés. Mais le recrutement doctoral ne se construit pas indépendamment des formations qui le précèdent. Il repose avant tout sur un vivier d’étudiants qui se réduira mécaniquement à mesure que les barrières financières écarteront les candidats les moins favorisés. Dans de nombreux pays, les étudiants les plus talentueux ne pourront tout simplement plus envisager une poursuite d’études en France. À terme, certaines formations de master seront fragilisées, voire contraintes de fermer faute d’effectifs suffisants, réduisant ainsi la diversité des spécialisations offertes en sciences économiques. La conséquence est prévisible : un affaiblissement progressif du vivier de candidats au doctorat et, in fine, de la qualité de la recherche française en économie du développement.
Pourtant, la recherche dans ce domaine n’est pas un luxe pour la France. Au-delà des besoins propres aux pays en développement, elle apporte des éclairages originaux aux problèmes rencontrés par les sociétés occidentales. Elle contribue aussi à l’évolution des politiques de partenariat de la France et des institutions européennes vis-à-vis du Sud global.
La dynamique négative que nous évoquons ne concerne d’ailleurs pas les seules sciences sociales. De nombreux champs disciplinaires seront affectés. À l’heure où la recherche publique française souffre déjà d’un sous-financement chronique, d’une multiplication des tâches administratives et d’une raréfaction des postes permanents, la réduction de l’accès des étudiants extra-communautaires à l’enseignement supérieur français priverait notre pays d’une ressource scientifique, intellectuelle et humaine majeure.
L’AFEDEV appelle donc le gouvernement à renoncer à ce projet de décret et à engager une réflexion ambitieuse sur les véritables conditions du renforcement de l’attractivité internationale de l’enseignement supérieur français : un financement pérenne des universités, un accueil de qualité pour les étudiants internationaux et la préservation d’un modèle académique ouvert sur le monde.
Le comité directeur de l’AFEDEV
Références
https://www.legifrance.gouv.fr/circulaire/id/44618
Mathies, C., Karhunen, H., & DesJardins, S. L. (2025). If you charge them, will they come? The effect of levying tuition fees on international students. Research in Higher Education, 66(6), 34.
Vortisch, A. B. (2024). The land of the fee: The effect of Baden-Württemberg’s tuition fees on international student outcomes. Education Economics, 32(2), 141-166.
Droits d’inscription différenciés à l’Université: l’AFEDEV dénonce un projet mortifère pour la recherche en France

